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Théâtre en Normandie
Articles récents

Au Musée Victor-Hugo de Villequiers : Le cheminement d'une héroïne et d'une oeuvre

20 Juillet 2020 , Rédigé par François Vicaire

Entre ces deux illustrations, ce ne sont pas deux mondes ou deux époques qui se télescopent mais deux conceptions différentes de la visualisation d'une histoire universelle. D'un côté celle qui s'inscrit dans la tradition de la taille-douce et de la gravure que l'on retrouve, entre autres, dans les productions du style « Hetzel » et de l'autre les a-plats plus francs et plus éclatants de couleurs par lesquels de jeunes artistes, comme Olivier Desvaux ont su transcender des sujets sur lesquels on pensait que tout avait déjà été dit et qu'ils revisitent..

Dans l'immense galerie que composent les personnages des « Misérables » Cosette est l'archétype de l'enfance malheureuse telle qu'on pouvait la connaître au XIXème siècle et telle, hélas, qu'elle reste encore d'actualité dans bien des endroits du monde.
Dans l'imaginaire populaire– plus que la jeune demoiselle des jardins du Luxembourg dont s'éprend le beau Marius – elle reste

à tout jamais la petit fille perdue au cœurs de la forêt traînant tout à la fois un seau trop lourd pour elle et un destin qui est lui-même un fardeau. Même si le dénouement s'annonce comme la rédemption d'une vie si misérablement commencée cette image est devenue un symbole et a inspiré des génération d'illustrateurs.

Olivier Desvaux est de ceux-là. Rien d'étonnant à cela. Rouennais de naissance, il réside à Villequiers aussi souvent que l'exercice de son art lui en laisse le loisir. Cette proximité entre l'univers aquatique qui coule sous ses fenêtres et qu'il affectionne au point d'être reconnu officiellement comme « peintre de la marine », et l'aura romantique qui nimbe les lieux est pour lui de précieuses sources d'inspiration. Elles se retrouvent dans l'essentiel de son œuvre. S'y complètent et se juxtaposent ces beautés mouvantes que sont le vent, l'eau, le mouvement et la lumière dont il sait capter les multiples tentations à la fois impressionnistes et stylisées avec, toujours en filigrane, un regard d'une humanité qui prolonge, en l'occurrence pour « Cosette », celle d'Hugo.

La réouverture du musée est donc consacrée à Cosette que l'on découvre sous toutes les intentions dans lesquelles le monde a voulu la voir et d'une certaine manière la pérenniser.

Les planches du livre qu'Olivier Desvaux lui a consacré y tiennent une large part. Elles permettent de suivre tout à la fois le dur cheminement de l'héroïne et le parcours sensible de l'artiste qui l'accompagne.

Les planches de son ouvrage complètent les collections du musée, riches de 150 ans d’illustrations (éditions illustrées des « Misérables », adaptations BD, jeunesse ou dessins de presse) qui retracent les différents visages de la fillette.

Bien sûr, ce n'est pas à Villequiers qu'est né « Les Misérables ». Mais par Léopoldine interposée, la maison est devenue le sanctuaire hugolien par excellence. Tous les protagonistes de l'oeuvre immense de l'écrivain y ont tout naturellement droit de cité. Et il était juste que Cosette y trouve sa place. Grâce à Oliver Desvaux c'est maintenant chose faite.

L'exposition est visible jusqu'au 16 novembre au Musée.

Nos illustrations :

à gauche : « Accomplissement de la promesse faite à la morte »(dessin d'Adrien Marie pour l'édition originale de 1862)

à droite : la couverture de « Cosette » d'Olivier Desvaux (Belin Jeunesse)

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"Rouen impressionnée" ... ouvrir l'espace urbain

6 Juillet 2020 , Rédigé par François Vicaire

Il y a quelques années, aux limites de Quevilly et de Rouen, sur une grande surface muette surgit un jour un « Angelus » de Millet plus grand que nature et qui fut en quelque sorte le signe avant-coureur de ce « StreetArt » dont « Rouen Impressionnée » a pris le relais.

A l'époque, ce fut une tentative qui avait le mérite d'ouvrir une porte sur une nouvelle manière de regarder la ville et qui mettait en évidence les fulgurances visionnaires d'un Pierre Garcette dont la profonde originalité, additionnée d'un bonne dose d'irrespect, marqua véritablement son époque et l'a souvent devancée.

Depuis « L'Angelus » a disparu et ses glaneuses sont reparties sous d'autres cieux avec leurs gerbes sous le bras. L'épisode qui n'aura duré que le temps d'une moisson illusoire met en évidence les complexités d'un art qui allie les beautés de l'éphémère à celles d'une expression artistique se déployant dans un monde en recherche de nouveaux horizons socio-culturels.

le calamard des quais de Rouen... depuis 2010, il nage !

Un néo-muralisme qui relève d'une réflexion à la fois esthétique et sociale dans laquelle les acteurs de la ville et les artistes, y compris les architectes, se retrouvent, dialoguent et construisent ensemble un nouvel espace urbain. Dans cette perspective, Rouen depuis 2010 confie son espace public à des artistes qui au fil des ans revisitent la ville. Une démarche qui, parallèlement à un patrimoine architectural et historique remarquable, entend affirmer une nouvelle modernité en éclaboussant de richesses colorées les rigueurs anonymes nées des reconstructions de l'après-guerre. Les Hauts-de-Rouen et certains quartiers de la Rive-Gauche sont des champs d'exploration sur lesquels vont travailler les onze artistes choisis par Olivier Landes, commissaire général de la manifestation, mais aussi, et d'une manière plus intéressante à suivre, le « traitement » que la très ancienne rue des Vergetiers risque de subir. Coincée entre le Gros-Horloge et la rue aux Ours, elle a perdu il faut l'avouer un peu de son charme originel et ce sera pour elle l'occasion de retrouver les beautés quelque peu vivifiantes que le temps lui avait fait perdre.

Ainsi, dès maintenant jusqu'au début de l'hiver, Rouen va s'habiller de neuf en déclinant de nouveaux aspects faisant un sort à sa mission immémorialement dévolue de « ville-musée ».

Il y aura d'abord l'exposition d'art mural en espace public réunissant une vingtaine de créations d'artistes internationaux (Argentine, Espagne, Russie, Italie, Grande-Bretagne, Allemagne) et bien évidemment des Français dont la rouennaise Liz Ponio.

Olivier Landes à Grammont... au loin Nélio peint les nuages!

Cette exposition à ciel ouvert se visitera au fil d'un itinéraire reliant les quartiers Grammont et Saint-Sever. Ce sera aussi l'occasion de réactiver les parcours de l'édition précédente puisque la quinzaine de fresques murales réalisées en 2016 reste encore visible dans le quartier des Sapins, sur le port et en centre-ville. Car l'intérêt de ces rencontres est de faire se rencontrer l'éphémère et le durable. Comme les tags ou les graphiti dont on peut le considérer comme un prolongement élaboré, le « StreetArt »  est aussi un terrain d'aventures sur lequel peut s'épanouir toutes les formes de happening. Cela ira du revêtement intégral d'une maisonnette en tricot à la réalisation d'une fresque sur une imposante villa du XIXème en passant par l'installation éphémère à base de légo sur un édifice patrimonial du centre-ville.

On le voit, les approches artistiques vont être multiples, fascinantes, curieuses et pourquoi pas dérangeantes. Mais de quel ordre qu'elles puissent être, elles seront toutes marquées par le soucis de donner au monde urbain des couleurs et au bout du compte de susciter une réflexion sur son devenir. Et ce sera l'objet d'un Forum autour de l'art urbain qui réunira des professionnels, artistes et historiens du streetArt au Hangar 107, sur les quais de Seine.

Solidement implantée sur les deux rives de la Seine « Rouen impressionnée » est devenue un rendez-vous qui permet de tisser dans la durée des liens entre les structures traditionnelles d'une ville au passé historique très fort et les préoccupations de quartiers culturellement conçus par la force des choses d'une manière plus anonyme. C'est l'opportunité de renouveler la vision d'une cité et d'élaborer avec elle et pour elle une nouvelle philosophie de l'espace urbain permettant à ses habitants de mieux accepter leur quotidien et de le mieux vivre.

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Mady Mesplé et Gabriel Bacquier : des icônes du chant français

17 Juin 2020 , Rédigé par François Vicaire

Mady Mesplé et Gabriel Bacquier : des icônes du chant français

 

Une étoile chasse l'autre … Hier nous évoquions la nouvelle carrière de Natalie Dessay aujourd'hui on déplore la disparition de Mady Mesplé décédée à Toulouse le 30 mai dernier.

Henri Pujol, Pierre Thau et Mady Mesplé : tous trois chanteurs et toulousains... comme Natalie Dessay

Entre les deux personnages il y a quelques générations du chant qui les séparent et surtout une conception de leurs carrières qui tient essentiellement aux époques où elles se sont épanouies.

Mesplé, comme Dessay, a chanté sous toutes les latitudes, s'est fait applaudir dans les plus grandes salles du monde. Comme le fit à la même époque Régine Crespin en qui on voulait qu'elles soient rivales alors qu'elles n'avaient pas les mêmes emplois, elle porta à son plus haut niveau le chant français. Que ce soit dans l'air des clochettes  de « Lakmé », l'Olympia des « Contes d'Hoffman » ou la Zerbinette de « Ariane à Naxos » l'art de Mady Mesplé reste marqué par une technique redoutable, une facilité incroyable dans sa manière d'aborder les sommets vertigineux des emplois de colorature « à cocottes » pour lesquelles elle pouvait dépasser sans effort apparent les limites de la partition. Elle avait à son actif une aisance naturelle servie par une musicalité parfaite et une tessiture d'exception même si elle pouvait parfois trahir une certaine dureté dans le timbre.

Mais Mesplé c'était la rigueur dans le style, le respect dans l'interprétation, la solidité dans la maîtrise technique et une lucidité jamais prise en défaut dans sa manière d'aborder la pratique de son art. Elle excellait dans un répertoire privilégiant une certaine rigueur métronimique mais révélait dans des rôle comme « Lucia de Lamermoor » des ressources dramatiques préservant néanmoins une « tenue » qui n'était pas inféodée au côté aventureux que l'on réclame aux nouvelles générations de chanteurs.

Des qualités et des principes qu'elle mit au service de l'enseignement. Ses jugements étaient solides, sans concession souvent, mais d'une grande justesse et toujours marqués par un souci de donner au chant sa primauté sur tout ce qui, autour de lui, aurait pu l'encombrer. Ce n'est pas la trahir que de penser que les productions dans lesquelles les metteurs en scène prennent souvent le pas sur le compositeur au risque de les trahir n'était pas sa tasse de thé. Elle restera ce qu'elle était sans se préoccuper des modes. Ainsi dans la seconde partie de sa carrière, on la verra dans des émissions de télévision aux côté, bien souvent, de Jacques Martin. Sagement, elle s'en tenait à un répertoire essentiellement viennois et à des morceaux de bravoure sans risque mais non sans charme. Et c'est cette fidélité qui d'une certaine manière la figera dans son image d'icône d'une époque révolue.

Mady Mesplée vint deux fois au Théâtre des Arts de Rouen et deux fois avec son cheval de bataille qu'était « Lakmé ». La première fois en février 63 avec pour partenaire Georges Luccioni (Gérald) et Michèle Vilma (Malika). Dix ans plus tard très exactement elle reviendra dans le même ouvrage cette fois avec Simone Couderc et Jean Dupouy.

Elle reviendra à Rouen, et pendant plusieurs années de suite, siéger au jury du Tournoi des Voix d'Or où sa grande expérience et sa profonde connaissance du métier faisaient autorité. Les lauréats cette année-là – c'était en 1986 - avaient été Caroline Delaporte (une rouennaise) le ténor Luca Lombardo et le baryton Marc Barrard.

Elle était d'une grande lucidité et portait une vigilance affectueuse aux jeunes générations mais ne savait cultiver un humour qui pouvait être décapant.

Elle eu souvent Gabriel Bacquier pour partenaire, disparu quelques semaines avant elle et qui, comme elle, fut une des grandes et belles illustrations de l'art lyrique français dont ils portèrent tous deux les couleurs un peu partout dans le monde. A Rouen on se souviendra, entre autres, de lui dans sa création en 1974 de l'opéra de Daniel-Lesur « Andrea Del Sarto » mis en scène par Margharita Wallmann.

Dans un autre registre, j'ai le souvenir d'une unique représentation à Bordeaux de « L'escarpolette », une pochade mise en musique par Jean-Michel Damase dans laquelle, Gabriel Bacquier et Mady Mesplé parodiaient allègrement (et férocement) un couple célèbre de l'opérette se déchirant entre deux couplets autour de cette fameuse balançoire de la « Véronique » de Messager.

Il fallait le faire. Mesplé et Bacquier qui n'avaient plus rien à prouver se délectèrent – et le cercle de leurs amis:spectateurs avec eux - de cette aventure éphémère en forme de clin d'oeil

C'était en quelque sorte la reine de nuit de « La flûte enchantée » de Mozart qui flirtait avec le Don Juan de ce même Mozart dont ils furent tous deux des serviteurs exemplaires !

 

 


 

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Dessay, Legrand, Boussaguet : le grand enchantement

14 Juin 2020 , Rédigé par François Vicaire

Au hasard de rivages toujours en mouvement Michel Legrand aura passé sa vie de musicien à chercher celle qui serait un jour sa sirène idéale. Un quête qui s'arrêta le jour où il rencontra Nathalie Dessay qui ne demandait qu'à s'affranchir d'un répertoire auquel elle avait tout donné et dont elle pensait ne plus rien devoir attendre si ce n'est une cohorte de triomphes qui manifestement ne suffisaient plus à son bonheur.

Leur rencontre a été immédiate et définitive. Pour lui c'était un manière de reconsidérer son œuvre à l'aune d'une nouvelle sensibilité servie par une  nature exceptionnelle et pour elle l'occasion de sauter le pas lui permettant d'aborder un genre qui sommeillait en elle depuis quasiment l'enfance.

De cette double révélation est née une collaboration d'une étonnante richesse et qui a trouvé une manière d'épilogue avec la disparition du chanteur. En effet, celle qui était devenue son interprète préférée lui a rendu un bel hommage qu'elle a appelé fort opportunément « Legrand enchanteur » réalisé avec la complicité de Pierre Boussaguet, qui a été pendant de nombreuses années, et jusqu’aux derniers moments, le bassiste de Michel Legrand.

Un beau morceau d'élégance qui permet à Dessay de négocier un virage à 180 ° dans sa carrière, qui n'a pas manqué en son temps de surprendre ses admirateurs les plus inconditionnels.

Il faut les comprendre ! C'est un peu comme si on avait demandé à Callas de chanter Piaf.

Prisonnière du mythe qui s'était créé autour d'elle on imagine mal Norma se laissant surprendre à entonner « L' hymne à l'amour ». Elle n'était du genre à s'y risquer. Son talent, voire les aléas de sa vie privée, auraient pu lui permettre de se lancer dans une expérience aussi hardie, mais le temps n'était pas encore celui où les chanteuses d'opéra pouvaient sortir du cadre strict de leur répertoire sans que leurs publics ne les fassent pas rentrer rapidement dans le rang.

Crespin d'une certaine manière paya cher son indépendance d'esprit par les broncas détestables que le public de l'opéra lui fit systématiquement au point de lui faire quitter la maison.

Les choses ont changé et les frontières sont devenues moins étanches entre le monde du lyrique et les autres moyens d'expression.

Natalie Dessay a fait le saut décisif en accrochant une nouvelle étoile au firmament inatteignable où son statut de « diva assoluta » l'a installée aux yeux du monde de la musique.

Alors qu'elle s'est illustrée sur les plus grands scènes internationales avec un répertoire qui l'a conduite à d'innombrable triomphes dans des registres qu'elle a admirablement apprivoisé selle est arrivée à ce point de réflexion où une artiste de son envergure et de son exigence est bien obligée de se poser un jour ou l'autre la question de son devenir.

D'où une interrogation existencielle qui lui a fait progressivement prendre de la distance avec ce pourquoi elle semblait être faite et de se lancer à la conquête de nouveaux territoires.

Et parmi eux, il y a ceux sur lesquels régnait sans partage Michel Legrand. Celui qui fut l'élève de Nadia Boulanger au Conservatoire aurait pu se contenter d'une belle carrière classique s'il n'avait été tenaillé par un curiosité insatiable et un goût de l'exploration musicale qui lui a apporté une renommée quasi planétaire.

En schématisant, on pourrait situer les grandes courants d'influences autour desquels s'est construit le monde musical de Michel Legrand. Le jazz d'abord, avec son « Legrand Jazz » réalisé à New-York qui fut une révélation et lui ouvrit toutes grandes les portes d'Hollywood et du cinéma. Avec le septième Art justement, il y eut « L'affaire Thomas Crown » dont le thème marqua autant, si ce n'est plus, le film de Norman Jewinson que ses interprètes Faye Dunaway et de Steve Mac Queen . Quant à la comédie musicale, ses chansons et son ambiance donnèrent aux films de Jacques Demy un style « comédie musicale  à la françaises» qui reste jusqu'à présent inégalée. « Les parapluies de Cherbourg », « Les demoiselles de Rochefort », « Peau d'ane » sont des pépites d'élégance mélodique dans lesquelles le doublage des voix chantées prit une importance primordiale. Rien d'étonnant donc à ce que Natalie Dessay s'y soit risquée, succédant d'une certaine manière à la délicieuse Danielle Licari qui doublait Catherine Deneuve dans « Les parapluies » et dont la voix a traversé les ans sans prendre une ride. Figure aussi au générique sonore de ces trois chefs-d'oeuvre Christiane Legrand, la soeur de Michel. On la connaissait déjà pour avoir appartenu aux « Swingle singers » avec lesquels elle se livrait à de belles acrobaties vocales pour le « Play Bach » de Jacques Loussier. C'est elle aussi qui doubla Anne Vernon pour Madame Emery dans « Les parapluies » rôle que Natalie Dessay reprit pour l'adaptation du film au Chatelet.

Car notre diva reste une bête de scène. C'est si vrai qu'on la retrouva, seule face au public pour interpréter en 2016 le «  Hund » de Howard Baker au « Dézajet ». Cette incursion dans un domaine qui, à priori, lui était étranger était comme une lointaine résurgence de ses aspirations adolescentes quand elle hésitait entre le théâtre et le chant. C'est le lyrique qui prit rapidement le pas. En apportant à ses interprétations une dimension dramatique époustouflante et servie par des moyens vocaux d'exception cette double appartenance l'a placée au sommet d'un art où elle reste pour l'instant irremplaçable.

Pour l'instant seulement. Si la chanson la réclame, l'opéra l'espère toujours. Le titre anglais du conte musical que Michel Legrand avait composé pour Barbra Streisand qui le refusa et que Nathalie Dessay a repris est « Between yesterday and tomorrow ».

Entre la carrière qui fut la sienne hier et celle qu'elle aura demain et qui risque d'apporter encore quelques belles surprises, il y a aujourd'hui le clin d'oeil qu'elle adresse au complice de sa nouvelle carrière et c'est véritablement le grand enchantement .

 


 

 

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Au musée « Les Pècheries » de Fécamp : Eugène Le Poittevin au carrefour de l'art

9 Juin 2020 , Rédigé par François Vicaire

De Fécamp à Etretat, à vol d'oiseau, il y a une quinzaine de kilomètres auquel le déconfinement ne devrait plus maintenant faire obstacle. C'est peu et encore moins si l'on considère les corrélations étroites qui existent entre le port de pêche et la station balnéaire. Et parmi les subtils points communs qui les réunissent, il y a Maupassant qui de quelque côté que l'on se trouve est omniprésent dans ce Pays de Caux qu'il sut montrer si bien vivre... et faire souffrir. Il y a d'abord son lieu de naissance qui est encore sujet à des contreverses qu'on ne parvient pas vraiment à élucider tant les obsessions nobilières de sa mère se sont employées à brouiller les pistes. Mais que ce soit au château de Miromesnil ou dans la cité des terre-neuvas qu'il ait vu le jour, son talent a marqué admirablement les complexités de la nature humaine et les lumières d'un paysage dont les peintres se sont attachés à sublimer les multiples facettes.

Parmi eux, Eugène Le Poittevin auquel le musée « Les Pêcheries» à Fécamp rend hommage dans la rétrospective qui lui est consacrée.

E Le Poittevin - La chasse aux Guillemots cliché François Dugué - Paris

Mais attention ce Poittevin-là n'a rien à voir avec Laure Le Poittevin, la mère de « Bel ami ». Et encore moins avec son frère, Alfred, poète fragile et rêveur, qui fut le grand ami de Flaubert avec lequel il entretint une « amitié virile » digne de la Rome antique et dont les ambiguités ont été jusqu'à faire naître des doutes qui n'ont jamais été véritablement levés. Alfred mourra dans sa propriété de la Neuville-Champ d'Oisel près de Rouen que la petite histoire retiendra pour avoir été, plus tard, la résidence de Jacques Anquetil. C'est là que naquit, Louis, son fils qui connaîtra, comme peintre, un succès dépassant la simple estime. Maupassant dont il fut le confident résumais son talent comme « un théâtre de la réalité ouvrant l'espace infini de l'idéal». D'une certaine manière, c'est une définition qui colle d'assez près à la démarche d'Eugène Le Poittevin (qui en réalité s'appelait Podevin) dont les influences s'attachèrent à lui faire tourner le dos aux normes académiques de l'époque pour ouvrir d'une certaine manière les voies de l'impressionnisme.

Dessinateur, peintre historique, humoriste (il réalisa une série de lithographies quelque peu polissonnes) Le Poittevin sortira des thématiques classiques pour affirmer une « patte » solide comme celle de ses amis et inspirateurs que furent Isabey et Courbet.

À travers des œuvres datant de la seconde moitié du XIXe siècle, l'exposition invite à explorer la façon dont Étretat s'est inventée. A vrai dire Maurice Leblanc y est aussi pour quelque chose. L'aiguille creuse et Arsène Lupin ont concouru fortement à faire sa réputation. Mais il est certain que le site et son environnement exceptionnel en ont fait progressivement la destination idéale pour devenir le site incontournable de la peinture de plein air. Une rencontre esthétique décisive qui déclenchera chez des artistes comme Le Poittevin des réactions novatrices dont des artistes comme Monet seront les initiateur

Le Poittevin - La chasse aux Guillemots © cliché François Dugué - Paris

Le Musée « Les Pêcheries lui consacrant une exposition redonne à Eugène Le Poittevin la place qui lui revient dans le grand mouvement d'évolution picturale auquel il se rattache. Commissaire de l'exposition en collaboration avec Laurent Manoeuvre auquel rien n'échappe des « ciels nuageux » de Boudin et de sa collaboratrice Nadège Sébille, Marie-Hélène Desjardins directrice des « Pêcherie » s'est attachée à reconstituer un parcours artistique et humain qui regroupe plus de soixante-dix œuvres. La plupart ont été réalisées à Etretat par Le Poittevin dont on célèbre le 150ème anniversaire de sa disparition. L'artiste s'y retrouve en bonne compagnie puisqu'il est entouré d'un cercle d'amis dans lequel Eugène Isabey et Gustave Courbet ont leur place.

C'est en 1831 que Le Poittevin découvrit Étretat en compagnie d'Eugène Isabey. Considéré comme « le peintre des marines », Isabey arrivait auréolé de la gloire de son père Jean-Baptiste dont les miniatures avait fait les délices de la société du Premier Empire (c'est lui qui dessina les habits du couronnement de Napoléon dont la robe de Joséphine). Il sera un des hôtes privilégiés de « La Chaufferette » la villa que Le Poittevin se fera construire non loin de « La Guillette » où Maupassant donnera bien plus tard quelques fêtes dévergondées qui défraieront la chronique locale.

D'une manière beaucoup plus tranquille Courbet viendra aussi planter son chevalet à Etretat et Le Poittevin lui fera même aménager sur la plage un atelier dont sortira au cours de l'été 1869, sa célèbre série des Vagues.

Cette exposition restitue l'ambiance culturelle et mondaine, pour tout dire parisienne, qui dès le dix-neuvième siècle et grâce à des personnalités comme celle d'Eugène Le Poittevin, ont fait de ce petit coin de Normandie un véritable carrefour de l'art. A voir

 

Musée des Pêcheries 3, quai Capitaine Jean Recher 76400 Fécamp - Tél. 02 35 28 31 99

A partir du 14 juillet. Tous les jours de 10 heures à 18 heures.

 

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Avivo un sogno

6 Juin 2020 , Rédigé par François Vicaire

Lettre de Rome



Avivo un sogno

Avec la fin du confinement qui s'amorce, la vie va reprendre son cours normal. Normal ? Encore encore que tout n'a pas été mauvais dans cet enfermement qui paradoxalement a ouvert toutes grandes les perspectives du rêve. Les touristes que nous sommes pourraient reprendre à leur compte cette célèbre formule de Martin Luther King en découvrant les villes dégagées, confinement oblige, de la gangue vacancière qui les dénature. Evidement il est facile de fustiger un phénomène de masse alors que nous sommes les premiers à alimenter ce flot ininterrompu. En réalité, si chacun dans la sphére de loisir qu'il se réserve, peut selon une autre célèbre formule se sentir responsable sans être coupable, rien ne nous empêche, à la faveur de ces cinquante jours de retraite imposée, de constater combien trop d'amour peut tuer l'amour.

un Vatican déserté

En regardant les reportages à la télévision la réalité s'est imposée. C'était un rêve que de voir Venise débarrassée de ces monstruosités maritimes qui sapent ses fondations et viennent jusqu'aux bords de ses quais obscurcirent son ciel. Un rêve d'imaginer des canaux presque limpides. Un rêve de ne plus trébucher sur des foules agglutinées à des étals de pacotilles transformant les ruelles en couloir de métro aux heures de pointe et, un miracle plus qu'un rêve, de voir les poissons reprendre possession du grand canal.

Et si rien n'interdit de penser que l'on pourra un jour de nouveau rejoindre les Frari en toute tranquillité ou aller à la Scuola Grande di San Rocco méditer devant les admirables « Vie et mort de Jésus » du Tintoret, il va falloir quand même réviser notre copie touristique. Plus qu'un rêve, c'est un vœu pieux car on ne peut pas empêcher le monde d'assouvir des besoins de culture que nous avons nous-même générés.

Il va donc falloir réfléchir. S'ouvrir à d'autres manières d'aborder l'exception. Car Venise est un exemple mais elle n'est pas l'exception. Elle n'est pas la seule à souffrir de l'engorgement admiratif qui l'encombre. Rome, elle aussi, est tributaire de sa propre beauté. Mais si Venise est devenue en quelque sorte un musée, Rome reste une ville. La vie y circule et, pour peu qu'on y séjourne longtemps ou souvent, on peut appréhender sa vitalité et sa réalité humaine. Il suffit pour s'en convaincre de flâner dans le Trastevere ou arpenter le Campo dei Fiori où se déroule chaque matin, un marché agité, exubérant, haut en couleurs et embaumé des odeurs de toutes les épices qu'on peut y trouver. D'une rive à l'autre du Tibre le cœur de Rome y palpite et celui des Romains dans leur authenticité donne son rythme aux promenades qu'on peut y faire en se ménageant de belles surprises.

Via Guilia... la tranquille sérinité de la solitude

Bien sûr, les queues sont interminables pour accéder au Colisée, bien sûr qu'elles s'étirent à la Bocca della Verita et bien sûr qu'il faut se battre pour jeter dans la fontaine de Trévi la pièce traditionnelle qui vous fera revenir à Rome et bien sûr encore qu'aux abords du Vatican et de la via della Conciliazione il faut jongler avec le ballet des cars de pèlerins qui déferlent et interdit toute vélléité raisonnable de circulation. En fait, la ville offre des réalités différentes mais totalement complémentaires. Ainsi les Romains peuvent se retrouver aussi bien aux manifestations du 1er mai qui ressemblent à de grande fête carnavalesques et suivre aussi la traditionnelle Marche pour la Paix du 1er janvier dans laquelle toutes les sociétés et toutes les ethnies se rejoignent et communient dans un même sentiment d'universalité.

Devant de telles contradictions on pourrait presque dire comme le Sertorius de Corneille que « Rome n'est plus dans Rome » . Mais Rome reste Rome et il suffit de trouver celle qu'on préfère en substituant à l'objectif du voyeur le regard de l'amoureux. Partir en quelque sorte à l'aventure en laissant son guide au vestiaire pour s'engager hors des sentiers battus.

Ceux qui mènent, par exemple au Chiostro del Bramante, à deux pas de la place Navone, vicolo de l'Arco della Pace où, loin des agitations surfaites des terrasses de la via Veneto et le cadre élégant mais plus convenu du Café Grecco, on peut déguster un capuccino dans une intimité surprenante. Et pour ceux qui veulent prendre l'air au propre comme au figuré, il y a les hauteurs du Janicule, celles du Pincio ou encore les ressources du Parco di Colle Oppio où les petits Romains jouent au foot et caracolent sur les vestiges de la Domus Aurea de Néron.

Et puis, dans une petite rue adjacente à l'opulente basilique de Santa Maria Maggiore, il y a Santa Prassede, la plus secrète et la plus petite basilique de Rome dont le titulaire est un français, le cardinal Poupard. Dans ce cadre dégagé des grandeurs pontificales, Rome se repose et le visiteur ne s'y considère plus tout à fait comme un touriste mais prend sa part d'une magie qui le fait devenir romain.

Vous l'aurez compris je suis partial. On ne peut pas aller depuis près de quarante ans à Rome sans la connaître un peu et l'aimer beaucoup

En la voyant à la télé, non pas désertée mais habitée par sa seule beauté, on est tenté d'attendre un signe d'elle pour permettre, une fois encore, d'y retourner en se disant comme Homère   Vive Valeque (Vis  et porte-toi bien).

 

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La Fontaine et Offenbach : quand la mélodie devient "lanceur d'alerte"

13 Novembre 2019 , Rédigé par François Vicaire

A deux siècles de distance, ils sont en quelque sorte cousins.

L'un et l'autre, avec des moyens différents mais une même lucidité, ont porté sur leurs contemporains un regard à la fois amusé et critique.

photo Aymeric Giraudel

Chez La Fontaine le monde animal a servi de prétexte pour mettre en évidence une morale qui grâce à une utilisation parodique des comparaisons permettait à ceux qui auraient dû en faire leur profit de ne pas se sentir concernés ou plus exactement de faire semblant de ne pas l'être. Chez Offenbach, il en alla tout autrement. En assimilant les dieux de l'Olympe au demi-monde du Second Empire, il fustigea les travers d'une société en déliquescence, trop préoccupée d'elle-même pour dépasser le simple jeu des apparences. Dans l'un et l'autre cas, La Fontaine et Offenbach, chacun dans leur genre, ont été ce qu'on appelle aujourd'hui des « lanceurs d'alerte » chez lesquels on peut encore trouver des échos.Et c'est si vrai qu'ils ont fait des émules. Par mélodies interposées, le père de la « Fille Angot » Charles Lecoq et plus tard le délicieux Georges Van Parys se sont employés à mettre, à leur tour, en musique des fables de La Fontaine dont « Le corbeau et le renard » qui semble les avoir particulièrement inspirés puisque tous trois l'ont mise en musique. On l'y retrouve en compagnie de fables parmi les plus célèbres : La Cigale et la Fourmi, La Laitière et le pot au lait, Le Rat de ville et le Rat des champs, Le Savetier et le Financier mais aussi Le Berger et la mer, moins connue il est vrai mais dont la morale, avec le temps, pourrait correspondre parfaitement aux miroitements trompeurs de la vie parisienne de l'époque.
La Mer promet monts et merveilles ;
Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.

L'opéra de Rouen a demandé à Jean-Pierre Haeck de les orchestrer en leur apportant sa propre singularité et ce goût de la fantaisie souriante mais aussi la rigueur de son parcours de chef d'orchestre. Invité de l’Orchestre National de Belgique, de l’Orchestre de chambre de Wallonie, du Grand-Théâtre de Verviers il est, entre autres, un des tenants du Festival International Jacques Offenbach de Bad-Ems. C'est tout dire !
Eclectique et curieux, on le voit diriger  Pomme d’Api, La Vie Parisienne, «Les Mousquetaires au Couvent ,  La Périchole ,  La Fille de Madame Angot  ou Chantons sous la pluie  mais aussi  La Favorite , «Manon  ou Dialogues des Carmélites .
Dans le programme rouennais dont les « fables » sont l'élément principal, l'orchestre de l'Opéra de Rouen sous la direction de Stéphane Grapperon interprètera quelques pièces d'offenbach dont les ouvertures de Madame Favard, Les deux aveugles , Monsieur Chouxfleuri .

Un concert qui a fait l'objet d'un enregistrement chez « ALPHA et dont les deux concerts, au Théâtre des Arts les 21 et 23 novembre, lui servent en quelque sorte de tremplin.

En prolongement à ceux-ci, une tournée mènera l'orchestre, de novembre au début février, de l'Ile de France (Massy, Le Blanc-Mesnil) à la Normandie (Vandrimare, Pont-Audemer, Conches en Ouche, Val-de-Reuil et Bayeux).

Enfin, et pour bien mettre en valeur ces petits bijoux d'élégance et de fantaisie, il fallait une pépite et ce sera Karine Deshayes. Pour interpréter Offenbach il fallait, aussi, une personnalité qui ait de l'esprit, de l'intelligence et une tenue vocale qui soit à la mesure des grands emplois auxquels elle est destinée. Comme pour Régine Crespin à laquelle, par l'esprit, par le style et par le timbre  elle fait penser et ce n'est pas la moindre des références, les « grands Offenbach » comme la Grande-duchesse  ou  Périchole  peuvent aisément s'incrire dans son répertoire et lui donner l'occasion de mettre en évidence l'élégance et l'humour d'une nature flamboyante.

Pour la tournée, Karine Deshayes sera remplacée par la mezzo-soprano Marie Kalinine que l'on avait applaudie à Rouen dans Carmen, Reine du Cirque.

 

 

« Les Fables d'Offenbach » avec l'orchestre de l'Opéra de Rouen sous la direction de Stéphane Grapperon avec Karine Deshayes

Jeudi 21 novembre à 20 heures – Samedi 23 novembre à 18 heures

 

 

 

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Hier « Robin des bois »... aujourd'hui « Freischutz »

7 Novembre 2019 , Rédigé par François Vicaire

Le propre du journalisme est d'aller chercher l'information là où elle se trouve. Dans la perspective des représentations du « Freischutz » à l'Opéra de Normandie les 15 et 17 novembre, nous avons feuilleté le « Geispitz » qui est peu la bible à laquelle on se réfère quand on veut tout savoir sur les grandes heures passées de la maison. Or l'opéra de Karl-Maria von Weber n'y tient qu'une place anecdotique avec la citation de deux représentations lors de la saison 1888/1889 et le rappel de la création de l'ouvrage à Rouen en 1825. Sous la traduction de Castil-Blaze (l'adaptateur du « Barbier ») «  Freischutz » était devenu « Robin des bois ».

Heureusement Joann Elart qui est le musicologue qui connaît le mieux l'histoire du théâtre en Normandie, et plus particulièrement celle du Théâtre des Arts, possède des ressources de mémoire et de documentation qui permettent d'appréhender l'esthétique de l'époque à travers une étonnante richesse d'informations. Il nous en a extrait le « papier » que le critique du  Journal de Rouen  fit en 1825 de l'événement. Car ce fut un événement même s'il appelait des restrictions de la part de celui qui s'est contenté pour signer du discret jeu d'initiales de « N.B. ». Cet illustre confrère fut, en effet, quelque peu désarçonné par un sujet remarquable par son obscurité et dans lequel les moyens d'action blessent essentiellement toutes les règles de notre poétique théâtrale et celles mêmes de la plus simple vraisemblance.

Il faut dire qu'à l'époque éclosaient sur les théâres lyriques d'innocentes bleuettes qui annonçaient le futur opéra-comique et son corollaire immédiat que sera l'opérette. La partition luxuriante et tourmentée de l'oeuvre et surtout l'incroyable complication de son argument n'était pas fait pour éclairer un public habitué à des programmations ciblées au point que le maire de Rouen lui-même, sur la simple assertion – justifiée ou non – d'indécence pouvait purement et simplement enlever un ouvrage de la saison.

Pourtant l'argument, pour compliqué qu'il soit, reprend tous les poncifs du théâtre romantique et avait de quoi séduire une société qui découvrait les charmes d'un style troubadour qui fit alors fureur. C'était l'époque où la duchesse de Berry, qui n'était pas à une extravagance près, organisait aux Tuileries des bals costumés sur le thème des personnages de Walter Scott qui, de passage à Paris avait assisté à une représentation de son « Ivanohé » mis en musique par Rossini. Et il se trouve que cette même duchesse de Berry faisant escale à Rouen après avoir consacré à la mode des bains de mer à Dieppe qu'elle avait lancée, assista à une représentation de « Robin des bois ». Son Altesse que l'on avait abreuvée de compliments qui entrecoupaient l'opéra avait eu le bon goût de s'en montrer satisfaite.

Car si l'histoire était difficile à admettre, la musique, par contre, avait d'indiscutables séductions.

Comme le précise heureusement notre journaliste l'exécution de cette vaste composition a été très satisfaisante dans son ensemble... le principal ou plutôt l'unique mérite de « Robin des bois » se trouve dans la musique qui tour à tour sévère et gracieuse est constamment dramatique et renferme des beautés de premier ordre..
Et « N.B » de noter que le délicieux air des chasseurs du troisième acte fit sur le public une si forte impression qu'il en réclama une seconde exécution. On ne sait si le public actuel du théâtre consacrera à ce principe aujourd'hui singulièrement écorné mais on peut être assuré que la partition de Weber trouvera dans l'orchestre de l'Opéra tout les raisons de l'enflammer d'autant plus qu'il sera placé sous la direction, tout en souplesse et en autorité, de Laurence Equilbey :

Le livret est particulièrement original et l'oeuvre agit comme un détonateur dans l'histoire de la musique, ouvrant la voie au romantisme... l'orchestration est extrêmement émouvante et les choeurs sont très expressifs. On est saisi par ce dynamisme et ces couleurs incroyables, cette tension et cette vitalité unique.

Unique aussi dans la manière dont le spectacle sera proposé. Créateurs et animateurs de la compagnie 14:20, Clément Dubaillers et Raphaël Navarro joueront avec toutes ressources de leurs profondes connaisances en matière de lumière, de magie et de jeux circassiens. Oscillant entre rêve et réalité, entre brumes romantiques et effets lumineux, la mise en scène s'attache à donner une densité fantastique qui fait un sort à l'image d'Epinal qu'elle dut avoir à sa création Dubaillers et Navarro enlèvent aux personnages une part de leur mystère initial – et pour tout dire un peu primaire - pour porter sur eux un regard plus profond, plus inquiétant, en un mot, plus de notre époque et de ses attentes en laissant l'insconcient atteindre à une virtualité qui reflète l'univers mental des personnages.

Notre journaliste de 1829 y perdrait son latin mais le spectateur d'aujourd'hui risque fort de redécouvrir une œuvre non pas méconnue, même si elle n'est pas souvent jouée, mais qui mérite de reprendre sa place dans un répertoire intelligemment rajeuni. C'est du moins ce à quoi on peut s'attendre avec les deux représentations qui seront données à l'Opéra de Rouen avec une distribution importante dont Stanislas de Barbeyrac et Johanni van Oostrum seront les principaux protagonistes.

 

- Vendredi 15 novembre à 20 heures et dimanche 17 à 16 heures

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Jean-Marc de Pas à Bois-Guilbert : Le rêve et la matière

24 Octobre 2019 , Rédigé par François Vicaire

Quand Jean-Marc de Pas reçut en héritage le château de Bois-Guilbert, il avait  21 ans. L'âge de tous les possibles. Celui qui s'offrait à lui par le jeu des successions était d'envergure et, à la limite, un peu fou.

Il lui appartenait, en effet, de rendre vie à cette belle maison, prototype de ces « campagnes » aux proportions harmonieuses telles que les membres du Parlement de Rouen se plurent à s'en faire construire aux alentours de la capitale normande. Tout bruissant encore des souvenirs que ses ancêtres BoisGuilbert et Corneille y ont laissé et dans un décor agreste qui aurait pu inspirer Jean-Jacques Rousseau, Jean-Marc de Pas y trouva le cadre idéal lui permettant de mettre en concordance son amour de l'espace et l'art de transcender la matière.

Au bout de pratiquement 30 ans d'efforts inventifs et d'acharnement éclairé, les arbres et la sculpture sont devenus les éléments-phare autour desquels Bois-Guilbert a trouvé sa véritable dimension.

Jean-Marc de Pas devant la maquette de la future fontaine du château de Sucy-en-Brie

ll fallait être poète pour imaginer des perspectives qui n'existaient pas encore et avoir la pugnacité d'attendre que la nature les magnifie. Planter un arbre relève d'une vue de l'esprit et de l'exploit. Mais Jean-Marc de Pas portait en lui des capacités de patience et d'imagination qui lui ont permis d'attendre que le temps les concrétise, du moins en ce qui concerne le parc où on dénombre près de 10000 plantations. Aujourd'hui, Bois-Guilbert est devenu son œuvre rêvée mais parallèlement, le jardinier-poète, grâce au sculpteur, a touché du doigt (et des mains) une réalité plus directement tangible qui fait de lui un artiste dont la renommée dépasse les frontières. Dans l'un et l'autre cas, il fallait du talent pour mettre en application des intentions aussi parfaitement complémentaires et construire un environnement relevant d'une philosophie aussi sereine qu'opiniâtre.

Et cela n'a rien d'étonnant : aussi loin qu'il s'en souvienne la nature a fait partie de son univers. Tout enfant, déjà, avec ses frères il parcourait la campagne à dos de ces poneys avec lesquels son père avait créé un club destiné à la jeunesse. Cette immersion acquises pour ainsi dire au berceau ne le quittera pas et façonnera une personnalité qui s'emploie à mettre en application une vision du monde qui n'est pas éloignée de celle du siècle des lumières. 

Travailler sur la nature, c'est magnifique. Au début, même sans disposer de beaucoup de fonds, il suffit de prendre ce qu'elle nous offre. On a sous la main les semis de toutes les espèces d'arbres que l'on trouve dans la forêt. Ensuite, il faut les mettre en perspective pour atteindre à ce réflexe du beau grâce auquel tout devient possible et par lequel, à son tour, on peut apporter de la beauté 

Une démarche qui aboutit avec le temps sur une réflexion plus élaborée et se transcende dans une vision intellectuellement cohérente.

Les jardins de Bois-Guilbert sont en quelque sorte la carte du Tendre dont Madeleine de Scudéry aurait tracé les savantes circonvolutions en compagnie de BoisGuilbert ou de Fontenelle. Et c'est si vrai que le parcours de Bois-Gulbert conduit du « Jardin du cosmos » à « L'espace solaire » en passant par le « Cloître des quatre saisons » et dans l'attente que « Le jardin du temps » ne prenne la forme définitive que la nature lui permettra de façonner.

Quant à la sculpture, elle est chez lui aussi omniprésente que son amour des arbres. Il y a chez Jean-Marc de Pas une correspondance étroite entre le rêve et la matière et cette matière elle s'est révélée, au départ, dans des études d'ébénisterie qui l'ont ouvert à la poésie des formes. Tout naturellement l'argile de Bois-Guilbert lui a apporté le socle de ses premières ébauches. Progressivement, il a donné une forme réelle à l'imaginaire dans des compositions que l'on rencontre un peu partout en France et à l'étranger à travers des œuvres qui  fixent le mouvement dans ce qu'il appelle une « pétrification de la beauté ».

L'illustration parfaite est dans cette « Biennale de la sculpture» à laquelle participent de nombreux artistes. Ils sont trente cette année dont les œuvres – dont celles, majeures, de Volti dont l'inspiration n'est pas sans faire penser à Maillol – se voient dans le parc aux côtés des quelque 150 oeuvres du maître de maison (jusqu'au 15 novembre).

Une prolongement en forme d'initiation qui a permis à Jean-Marc et Stéphanie de Pas de faire de Bois-Guilbert un véritable poème à ciel ouvert.

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La parole buissonnière de Yoland Simon

17 Octobre 2019 , Rédigé par François Vicaire

 

Le théâtre est le lieu de toutes les rencontres. Il se trouve que les Académies le sont aussi dans la mesure où s'y rejoignent des gens de qualité qui sont tous sur la même longueur d'ondes. Lors des échanges qui ont suivi la conférence de Robert Abirached à l'académie des Belles-Lettres, Sciences et Arts de Rouen, la semaine dernière, nous avons retrouvé avec bonheur Yoland Simon. Toujours marqué par cette distance discrète dont il ne se départit jamais, il reste tel qu'en lui-même on l'aime avec son regard qui se perd en permanence sur les horizons de la Porte Océane mais dont on peut regretter qu'il ne s'attarde plus assez souvent sur ceux que Rouen pourrait lui offrir

Mais havrais il est, havrais il reste. Si sa ville l'a beaucoup marqué humainement et professionnellement, il a été lui aussi beaucoup influencé par l'environnement social qu'il a si bien cerné dans ses écrits et dans son théâtre. Salacrou – même s'il fait souvent de fréquents clins d'oeil du côté de Voltaire - est d'une certaine manière un point de référence humaine et littéraire qui l'a indiscutablement inspiré dans ses préoccupations culturelles, qu'elles soient enseignantes, poétiques ou théâtrales. Mais au-delà des références et des interpellations, Yoland Simon a su garder une indépendance d'esprit dans sa manière de voir les choses et les gens. Elle s'inscrit dans la forme qu'il prend pour les exprimer et dans les bonheurs quotidiens dont il dessine les motivations profondes avec une acuité qui n'exclut pas pour autant la tendresse.
Cette multiplicité d'intentions et d'émotions se trouvent réunies dans l'ouvrage que lui a consacré Marie Dauge-Guilbert. Après une si longue absence entretenue par de fréquents intermèdes avignonais, on se plaît à feuilleter à nouveau ce livre qui lui est consacré en suivant les étapes d'un parcours qui pourrait sembler atypique s'il n'était empreint d'une constante préoccupation de « l'autre » donnant à l'ensemble de son œuvre une tonalité singulièrement actuelle.

Abirached qui est cité dans le livre relève, justement, les grandes qualités d'un talent qui se tient à l'écoute « du public, de sa mémoire et de ses rêves, de sa vie quotidienne et de sa culture pratique ».

Dans une série d'entretiens qu'elle a réunis sous le joli titre de « Parole buissonnière » Marie Dauge-Guilbert s'attache à mieux cerner la personnalité de celui qui – dit Danielle Dumas dans sa préface - « s'est obstiné à ouvrir les frontières et à échanger les idées et les paroles » dans une volonté constamment affirmée de mettre en application une « manifestation fraternelle » telle que la culture peut la provoquer.

Et si la poésie – sa poésie– est là pour transcender les choses, son théâtre par contre ne perd jamais de vie l'aspect social et humanitaire d'un monde dans lequel les personnages se battent contre l'absurdité des temps.

Yoland Simon fait un sort aux certitudes et aux bonnes consciences, en même temps qu'il permet à ses lecteurs ou spectateurs de suivre les méandres d'une pensée qui emprunte ses propres bifurcations. Qu'elles soient amoureuses, humanistes, voire politiques, elles laissent à chacun le choix de son cheminement personnel.

Ce petit livre trace des itinéraires qui permettent de se perdre dans les excursions de la pensée. Ce qui s'appelle chez Yoland Simon pratiquer « la parole buissonnière ».

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